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Syrian Centre for Media and Freedom of Expression : traquer les discours de haine dans les médias syriens

30 March 2021

Le Syrian Centre for Media and Freedom of Expression (Centre syrien pour les médias et la liberté d’expression), une ONG qui œuvre pour la liberté des médias et la défense des droits de l’homme, est la seule organisation à traquer les discours de haine dans les médias syriens.

Après dix années de conflit, la Syrie est un pays meurtri et marqué par de profondes divisions internes. En propageant des discours de haine et des préjugés, les médias locaux, qui manquent souvent d’expérience journalistique et opèrent dans un pays où la propagande règne depuis longtemps, ont à bien des égards alimenté les tensions et exacerbé les divisions. Face à cette réalité, Syrian Centre for Media and Freedom of Expression (SCM), une ONG qui œuvre pour la liberté des médias et la défense des droits de l’homme, lançait en 2019 un projet destiné à traquer les discours de haine dans les médias syriens.

L’ONG a publié en 2020 les conclusions de ses observations dans un rapport. Une aide versée par le FEDEM lui a permis de faire l’acquisition du matériel nécessaire pour garantir l’exactitude du processus de contrôle, et un an plus tard, le SCM s’apprête à publier son deuxième rapport.

Le discours de haine en Syrie revêt plusieurs formes, bien plus que dans la plupart des autres pays. Ici, il vise les différentes entités militaires et politiques qui contrôlent les différentes régions du pays, mais aussi les civils, qui sont systématiquement accusés de soutenir la faction qui contrôle leur région.

« Ce type de discours est extrêmement dangereux car il peut justifier tous les actes de violence à l’égard de ces personnes. Vous imaginez ce que cela signifie pour ceux qui vivaient sous le contrôle de DAECH », déplore Yahya Fares, responsable du programme SCM, lors d'un entretien avec le FEDEM.

Débusquer les discours haineux

Pour le rapport 2021, l’équipe de journalistes et de chercheurs du SCM s’est penchée sur 24 médias comptant parmi les plus populaires du pays, notamment des stations de radio, des journaux et des sites Web. Il s’agit de médias présents dans les régions sous contrôle du gouvernement syrien, dans l’Administration autonome du nord et de l’est de la Syrie, et en dehors du pays.

Pour garantir l’intégrité des données collectées, le SCM n’a informé les médias de l’existence du projet qu’après la période d’observation. Le Centre voulait éviter que les médias modifient leur politique éditoriale pendant qu’ils se savaient observés.

Pour mener le projet à bien, le SCM a formé une équipe de 16 journalistes syriens à qui il a appris à déceler les discours haineux, une notion qui désigne les discours qui incitent à la violence à l’encontre d’autrui. Les données recueillies ont ensuite été transmises à un analyste professionnel qui, après les avoir traitées, les a envoyées aux chercheurs qui ont procédé à des analyses à la fois quantitative et qualitative. Le dernier cycle d’observation s’est déroulé sur 17 jours et a porté sur 210 heures de radiodiffusion, 231 heures de télédiffusion et plus de 1 260 articles de presse.

« Nous voulions un vaste échantillon qui serait pertinent d'un point de vue statistique et qui pourrait servir à d’autres études ultérieures », précise M. Fares. Soucieux de contrer toute éventuelle accusation d’approximation ou de manipulation des données, le Centre a eu recours à une méthodologie scientifique spécifique.

Cette deuxième étude met en parallèle les nouvelles données et celles recueillies dans le cadre de l’édition 2019. Il ressort du nouveau rapport que les discours haineux dans les médias en Syrie affichent une baisse sensible pour la période, passant de 23 à 17 % des données observées. Ce fléchissement s’explique notamment par la pandémie, le virus étant devenu le principal sujet de préoccupation dans tout le pays, même si le travail de sensibilisation réalisé par le Centre n’est pas étranger à cette baisse.

« Nous avons contacté les directeurs et patrons des médias que nous avions observés en 2019 pour les convaincre de ne plus avoir recours au discours de haine », précise M. Fares. « Certains se sont montrés plus coopératifs que d’autres. La plupart des médias se soucient de leur réputation et ils ne sont pas indifférents à la possibilité de séduire des donateurs internationaux, ils veulent par conséquent éviter d’être perçus comme des médias qui incitent à la haine. »

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Effort de coopération avec les patrons de médias

Garder le contact avec les directeurs et patrons de médias tout au long du projet a été fondamental, d’autant que le SCM se considère comme un agent facilitateur. L’organisation ne jette pas l'opprobre sur les médias qui diffusent des discours de haine, et de fait, elle ne cite aucun nom dans ses rapports. À l’inverse, le SCM cherche à travailler avec eux pour favoriser un changement positif. Les directeurs des médias ont également donné leur avis sur le projet, dont le SCM a tenu compte pour la deuxième étude.

Au terme de l’analyse, le SCM a présenté ses conclusions à tous les médias, l’un après l’autre, avant de rendre son rapport public. Il a organisé des tables rondes avec des représentants des médias pour parler des discours haineux et de leur impact sur le paysage médiatique local.

« Ces réunions sont essentielles pour éviter que les principaux intéressés réagissent mal à notre travail », explique M. Fares. « Les médias pourraient se sentir abusivement visés et penser, à tort, que nous cherchons à leur nuire. En tant que chercheurs, nous devons comprendre leur position et leurs besoins. Nous ne sommes pas en compétition avec eux. Nous travaillons avec eux pour façonner un meilleur paysage médiatique en Syrie. »

Travailler par temps de pandémie et préparer l’avenir.

La pandémie de Covid-19 n’a pas simplifié le travail du Centre. L’équipe avait prévu d’opérer depuis un même lieu mais en raison de la pandémie, elle s’est retrouvée éparpillée dans différents pays et contrainte de mettre sur pied deux stations d’observation séparées, l’une en France et la seconde en Turquie. Face à la pandémie, il a également été plus compliqué de rester en contact régulier avec les médias qui avaient été suivis.

Malgré ces obstacles, le rapport 2021 sera bientôt publié et le SCM espère que la publication sera l’occasion d’engager une conversation nationale en Syrie, comme l’avait fait le premier rapport qui avait suscité des réactions à la fois positives et négatives.

« Lancer un débat sur le discours haineux dans le pays et en dehors du pays est en soi un exploit », se félicite M. Fares. « Dans le chaos du conflit militaire et politique, il est très difficile d’attirer l’attention sur ce type de comportement sociétal préoccupant qui est reflété dans le contenu médiatique. »

Le SCM entend garder les canaux de communication ouverts et prévoit d’accélérer le rythme de publication de ses rapports, passant à un modèle semestriel, voire trimestriel, le but étant de suivre de près la mutation du paysage médiatique syrien. L’équipe prévoit par ailleurs désormais d’observer également les réseaux sociaux qui sont souvent un espace favorable à la propagation des discours de haine.

À travers ce travail, le Centre endosse une grande responsabilité. Il est actuellement la seule organisation à mener ce type de recherche dans ce domaine auprès des médias syriens, mais pour l’équipe, cette mission est d’ordre personnel. « Je suis journaliste et il est pour moi capital que les médias syriens publient du contenu plus mesuré », conclut M. Fares.

 

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